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Entretien avec Colin Niel, auteur de polars en Guyane

« Les Hamacs de carton », « Ce qui reste en forêt »… Il s’agit là des 2 premiers polars de Colin Niel. L’auteur nous emmène sur les traces du capitaine Anato, qui mène des enquêtes policières en Guyane, portion française de l’Amazonie.

Aujourd’hui, Colin Niel nous accorde un entretien depuis Lille et nous parle de son 3e tome : Obia.


 

Escapade Carbet – La sortie de votre nouveau roman, Obia, est prévue pour le 7 octobre prochain. On suit toujours le capitaine Anato dans ses enquêtes ?

Colin Niel – On y retrouve effectivement Anato ainsi que d’autres personnages connus des lecteurs, comme le lieutenant Vacaresse. J’ai souhaité introduire un personnage : il s’agit d’un nouvel enquêteur, il est major de la brigade de recherche de Saint-Laurent du Maroni et d’origine créole.

Pouvez-vous nous parler de l’intrigue ?

L’histoire est centrée sur 3 jeunes de Saint-Laurent du Maroni, dans l’Ouest guyanais : 1 Surinamien et 2 Français.

Ces jeunes se retrouvent embarqués malgré eux dans différentes histoires, qui tournent autour de 2 thématiques : le trafic de cocaïne (phénomène des mules) et la guerre civile qui a éclaté au Suriname dans les années 80.

Pourquoi avoir choisi de traiter ces thèmes ?
Albina

Albina, Suriname.

Le trafic de cocaïne est un sujet de plus en plus préoccupant sur l’Ouest de la Guyane, je voulais en parler dans ce 3ème roman.

Quant à la guerre civile au Suriname, il faut savoir que ce sont plus de 10 000 réfugiés qui ont fui les combats au Suriname et qui sont arrivés sur les rives du Maroni, côté français.

Je voulais évoquer les conséquences en Guyane de ce conflit peu abordé, notamment sur la population de Saint-Laurent.

Dans les années 80, on y comptait 4000 habitants, principalement d’origine créole. On peut imaginer le ressenti des habitants face à l’arrivée soudaine de ces 10 000 réfugiés.

À l’époque de la guerre civile, il y a eu un rejet de ces réfugiés par une partie de la population. On les appelait « personnes provisoirement déplacées du Suriname », pour ne pas leur accorder le statut de réfugiés.

Ce sujet traité dans le roman fait tristement écho à l’actualité concernant les déplacements de réfugiés en Europe.

On est aujourd’hui à 40 000 Saint-Laurentais, avec une importante proportion de Noirs Marrons. Cette explosion démographique a eu des conséquences au niveau culturel, social, économique.

La problématique du trafic de cocaïne y est liée, avec un chômage qui flirte avec les 50% chez les jeunes. Je voulais témoigner d’une partie de la réalité de ce territoire en croisant plusieurs regards sur ces sujets.

« Obia » : que signifie ce titre ?

Ce sont les remèdes magiques pratiqués par les Noirs Marrons pour guérir ou se protéger contre les sorts. Ils sont possibles grâce à l’intervention des esprits et des ancêtres, et facilités par les bains de plantes.

Ces remèdes étaient pratiqués pendant la guerre civile pour protéger les combattants qui faisaient partie des ‘jungle commandos’. La symbolique est très forte ; selon les croyances, ces remèdes protègent des coups de feu en déviant la trajectoire des balles.

Obia-impression
Où peut-on se procurer ce roman ?

Obia sera en vente en avant-première en Guyane d’ici quelques jours, dans le cadre du festival Carbet des bulles.

Je vais venir présenter l’ouvrage dans différentes communes (Kourou, Saint-Laurent, Cayenne, Rémire), en commençant par Kourou le mardi 29 septembre.

Consultez le programme ici

C’était une volonté de ma part et de celle de mon éditeur de rendre l’ouvrage disponible en avant-première en Guyane, avant de le diffuser dans l’Hexagone. Cela me permet de venir et c’est important pour moi.

Dans l’Hexagone, le livre sera disponible dans toutes les bonnes librairies (rires). Pour les librairies qui ne l’ont pas, il peut être commandé. 6000 exemplaires ont été imprimés en premier tirage.

Qu’est-ce qui vous a amené à écrire des polars qui se déroulent en Guyane ?
Colin Niel © HACQUARD et LOISON / Opale / Leemage / Éditions du Rouergue

Colin Niel © HACQUARD et LOISON / Opale / Leemage / Éditions du Rouergue

C’est une vraie question à laquelle je n’ai pas de réponse précise. J’ai toujours été attiré par l’imaginaire, la construction d’histoires.

En réalité, je me considère davantage romancier dans le sens « conteur » ou « inventeur d’histoires », qu’écrivain qui pour moi fait référence à une littérature élitiste. Ce n’est pas un métier que l’on acquiert une fois pour toutes, il y a énormément de remise en question et à chaque roman on a l’impression de repartir à zéro.

Le polar est un genre littéraire qui me convient bien, il a un côté populaire, assumé, plus direct que dans les autres genres. On peut proposer du divertissement, tout en abordant des sujets très sérieux. On est dans l’action et le déroulement de l’enquête, on peut donc écrire des choses qu’on n’écrirait pas dans un autre style littéraire.

En plus, ce style permet d’être proche des problèmes sociaux actuels. Quand on regarde le paysage de la littérature policière en France, on a une photographie de la société actuelle, au niveau des tensions, conflits, problèmes sociaux.

Quant à la Guyane, il y a 2 raisons principales pour ce choix : je suis un amoureux de la Guyane, c’est un plaisir d’écrire sur cette région.

C’est également une grande source d’inspiration pour les polars de par son contexte : problématiques sociales (criminalité élevée, entre autres), complexité de la société guyanaise, diversité culturelle. On est témoins de contextes de tension qui peuvent être des points de départ extraordinaires pour un polar.

Vos romans, notamment « Ce qui reste en forêt », sont très documentés. Comment procédez-vous pour préparer votre travail d’écriture ?

D’une manière générale, je m’inspire pas mal des choses que j’ai vécues, c’était le cas avec « Les hamacs de carton ». J’ai beaucoup travaillé dans les milieux scientifiques, ce qui m’a aidé pour écrire le 2e tome, « Ce qui reste en forêt ».

Bien sûr, j’ai complété tout ça par des recherches documentaires, notamment pour pouvoir placer une partie de l’action dans les îles Kerguelen.

Obia est le plus ambitieux des trois romans au niveau du projet au départ. Je voulais sortir des schémas classiques en travaillant en profondeur la construction de l’intrigue. J’ai choisi de parler de sujets que je connaissais très peu, j’ai donc passé beaucoup de temps à lire.

J’ai effectué un long travail documentaire et trouvé beaucoup de sources écrites qui m’ont aidé dans cet apprentissage. Je suis venu plusieurs fois en Guyane et au Suriname pour rencontrer des personnes qui m’ont éclairé sur tous ces sujets, notamment au Centre pénitentiaire de Cayenne. J’ai eu l’occasion d’y réaliser des entretiens avec des détenus impliqués dans le trafic de cocaïne.
Côté Suriname, j’ai rencontré des personnes qui avaient été touchées par la guerre civile : anciens réfugiés, anciens jungle commandos, gendarmes… J’ai été aidé pour prendre contact avec ces témoins.

D’un tome à l’autre, je pense avoir progressé dans la capacité à sélectionner l’essentiel au niveau de l’intrigue, à garder ce qui est bon et à supprimer ce qui ne l’est pas. Je suis également attentif aux différents publics qui me lisent. L’enjeu est double : intéresser les Guyanais et capter l’attention du public métropolitain qui ne connaît pas la Guyane. L’équilibre à trouver n’est pas évident, au niveau du titre par exemple.

Vous consacrez-vous entièrement à l’écriture ?

Effectivement, je ne fais qu’écrire depuis un an et demi. C’est important d’avoir du temps, car le processus est long. Pour « Obia », les premières idées ont germé début 2013. Quand on se lance sur un roman, il y a une grande phase de latence durant laquelle on a l’impression de ne pas produire grand chose. Pendant ce temps-là, le projet mature, je fais beaucoup de veille.

La phase d’écriture a commencé quand j’ai quitté mon poste de directeur adjoint au Parc national de Guadeloupe en 2014. À ce moment-là, je suis revenu en Guyane pour faire des interviews, j’ai poursuivi le travail de documentation, puis je me suis mis à écrire, en un peu moins d’un an.

Vous avez également un projet de BD guyanaise en cours avec Joub et Nicoby. Où en est ce projet ?

C’est un projet qu’on a tous les trois, on a très envie de travailler ensemble.

Je me charge du scénario pour cette BD : j’y décline des univers qu’on a dans « Obia », on retrouve les problématiques que connaît la jeunesse : trafic de cocaïne, galères du quotidien…

On voulait créer une BD ‘sociale’ qui traite des préoccupations du quotidien, plutôt que de renvoyer une image fantasmée de la Guyane avec la forêt et l’orpaillage.

L’idée est partie de Joub, qui est dessinateur. C’est intéressant de confronter nos points de vue, la BD n’est pas du tout mon univers au départ.

Les vacances en hamac, c’est fait pour vous ?

Oui ! J’allais beaucoup en forêt pendant les 6 années où j’ai habité en Guyane. La nuit en hamac, ça a toujours été mon petit plaisir. Désormais, quand je viens pour une semaine, j’ai rarement le temps d’aller en forêt, je viens surtout pour travailler, malheureusement.

Quels sont vos endroits préférés en Guyane ?

Les lieux que je préfère sont les zones de forêt reculées où j’ai eu la chance d’aller, notamment la station de recherche sur la réserve des Nouragues. Lors de la première mission de terrain avec l’ONCFS en 2001, nous nous sommes rendus au Piton Baron au sud de la Guyane, près des sources de l’Approuague. C’est un coin de paradis que je garde dans un coin de ma tête, un de mes plus beaux souvenirs.

Parcours de l’auteur

Colin Niel est ingénieur en environnement, spécialisé dans la préservation de la biodiversité.
Il a quitté la métropole après ses études pour travailler en Guyane durant six années qui lui ont permis de côtoyer les nombreuses cultures de la région et notamment les populations alukus et ndjukas du fleuve Maroni.
Il fait partager, avec ses romans policiers très documentés, sur fond de problématiques sociales, le destin parfois tragique d’une partie des habitants de Guyane qui l’ont tant marqué.
Après avoir travaillé au Parc national de la Guadeloupe, Colin Niel vit aujourd’hui à Lille.

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